Patrice Haudegond
Artiste Peintre
Artiste Peintre
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ENTRETIEN AVEC
PATRICE HAUDEGOND
Né en 1943 à Bélâbre dans le Berry
La Rédaction des Amis de Douai a eu l'occasion de s'entretenir avec le peintre douaisien Patrice Haudegond. Celui-ci depuis plus de quarante ans compose des œuvres étonnantes, expose à Douai comme dans le monde entier.
Qualifié parfois de « maître de l'irréel », il a reçu plusieurs distinctions nationales et internationales.
Il a eu l'amabilité de répondre à quelques questions pour nos lecteurs.
Si vous le voulez bien, remontons au commencement : d'où vous est venue l'envie de peindre ?
Tous les enfants aiment dessiner. Souvent cela se prolonge à l'adolescence. C'est peut-être à cause de mon enfance très solitaire que le dessin a pris pour moi une grande importance?
Au-delà de cette envie de jeunesse, pouvez-vous nous parler de votre formation en tant que peintre ?
Ma scolarité, je dois bien le reconnaître, a été plutôt cahoteuse, presque chaotique.
Pendant les cours, en particulier de mathématiques, je dessinais en rêvant. Dans ma chambre, je peignais de petites choses à la gouache, des sujets imaginaires. Un ami de mon père, André Lemoine, peintre d'un certain talent et fondateur de la société des Artistes Douaisiens, s'est intéressé à ce que je faisais et il a conseillé de me faire entrer à l'école des Beaux-Arts, qui se trouvait alors rue des Foulons à côté de l'hôtel de la Tramerie.
J'ai eu la chance de recevoir dans cette école un enseignement traditionnel, en particulier pour le dessin. Nous apprenions encore les techniques de mesure au moyen du fil à plomb et de la règle en papier. Mon premier professeur a été Camille Minotti, celui qui a redonné un visage à Gayant et aux membres de sa famille détruits pendant la guerre. Ayant atteint l'âge de la retraite, il a quitté son poste au cours de ma première année d'études et Auguste Gaudin l'a remplacé. La personnalité de cet homme un peu anarchiste, sa culture ont impressionné ma jeunesse.
Plus tard, à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Industries Textiles de Roubaix, j'ai eu comme professeur un talentueux pédagogue, René Jacob. Si Gaudin nous inculquait une rigueur analytique un peu sèche, Jacob nous enseignait la simplification et la synthèse. Il était aussi notre professeur d'histoire de l'art, de perspective, de géométrie descriptive. J'ai toujours été attiré par les techniques de représentation de l'espace.
Notre professeur de déco parlait avec le plus grand mépris de la peinture de chevalet, qu'elle considérait comme un inutile vestige du passé, mais dans l'ensemble, l'enseignement était plutôt basé sur les anciennes techniques élaborées au cours des siècles. Cependant, j'ai été déstabilisé en passant les examens de dernière année, car nous n'étions plus jugés seulement sur la qualité de notre travail, mais aussi sur notre capacité à le défendre. L'art conceptuel faisait son entrée dans l'enseignement artistique.
Et vous-même vous avez enseigné ?
Oui, plus tard, devenu professeur de dessin en collège, j'ai souhaité enseigner dans une école des Beaux-Arts. Auguste Gaudin, que je rencontrais encore chez lui à Charenton, m'a dit que pour obtenir un poste de professeur aux Beaux-Arts de Douai il avait présenté un dossier et qu'il avait dû réaliser un dessin au fusain, d'après un modèle en plâtre. J'ai pensé que j'en étais capable et j'ai posé ma candidature dans plusieurs écoles. Mais le monde avait changé et il nous était juste demandé de présenter un dossier. J'ai toujours été refusé jusqu'au jour où un membre du jury m'a rattrapé et m'a expliqué que je devais défendre mon travail. Je n'ai jamais pu comprendre que la qualité de ce que je faisais pouvait dépendre de ce que j'en disais. J'ai donc abandonné ce rêve. Mai 68 était passé par là.
Cependant il m'est arrivé d'enseigner aux Beaux-Arts, lorsqu'une professeur de graphisme qui souhaitait prendre une année sabbatique m'a proposé de la remplacer pendant ce temps. Je lui ai demandé de m'expliquer ce qu'elle faisait avec ses élèves.
Elle m'a alors décrit son dernier cours pour lequel elle avait distribué à chacun de ses étudiants un plan de la classe sur lequel ils devaient tracer leurs déplacements, lorsque, par exemple, ils allaient demander une gomme ou une cigarette à l'un, discuter avec un autre, de façon à se situer dans l'espace. Cette méthode m'a laissé perplexe et je suis allé demander au directeur ce que l'on entendait par graphisme. C'est ce que vous voulez, m'a-t-il répondu.
La seule chose dont je me sentais capable était de transmettre ce que j'avais reçu de mes professeurs, en particulier Auguste Gaudin et René Jacob. J'ai vite compris que cela répondait à une attente des élèves, rassurés d'apprendre enfin une technique. Seul un garçon, ma foi bien gentil, coiffé d'une crête rouge comme c'était la mode à l'époque, quitta mon cours.
Avec le recul, que pensez-vous de l'enseignement que vous avez reçu ?
Aujourd'hui, lorsque je repense à mes professeurs des Beaux-Arts, une incohérence me paraît évidente. Comment pouvaient-ils nous transmettre cet enseignement très classique et vouloir nous faire partager leur admiration pour des peintres contemporains comme Goerg, Rouault, Dufy, Gromaire ou Picasso, dont l'œuvre niait ces techniques ? Je pense qu'étant tous nés vers la transition XIXe-XXe siècles, ils ont vu apparaître les miracles de la technologie. Les humains passaient de la bougie à l'électricité, ils ont vu décoller les premiers aéroplanes, se développer les véhicules automobiles, et aussi la radio, le cinéma et tant de nouveautés. Peut-être ont-ils cru Picasso quand il disait qu'une peinture guérirait un mal de dents.
Peut-on dire que vous avez eu, que vous avez des modèles ?
Je me souviens avoir été séduit par le monde imaginaire de Marc Chagall, lorsque j'avais une quinzaine d'années ; mais plus tard sa technique picturale m'a beaucoup déçu. En revanche j'ai toujours gardé une grande admiration pour le symbolisme fantastique de Jérôme Bosch, ou celui de Pierre Brueghel le Vieux, pour la lumière et la sensualité de la Renaissance italienne ou l'humanisme et le mystère de la Renaissance flamande. La lumière et le sens de la nature de Claude Gellée (Le Lorrain) sont toujours pour moi pleins d'enseignements. Enfin j'ai une immense admiration pour l'œuvre de Claude Génisson, qui mériterait une place de premier plan, si le monde de l'art n'était pas dominé par la finance.
Excusez une question un peu saugrenue: à l'heure de l'informatique et de l'infographie, pourquoi peindre encore à la main ?
J'aurais tendance à répondre : parce que ça vient comme ça. Eh oui, de nos jours les machines font tout à notre place, mais quel appauvrissement! Je crois que tout ce que nous faisons nous fait et si nous faisons mal, nous nous construisons intérieurement de façon bancale ; car je pense que nous passons notre vie à nous construire. Aujourd'hui, nous ne faisons plus rien que cliquer. Quelle humanité préparons-nous ?
Dans votre art, que vous voulez « manuel », quelles techniques pratiquez-vous de préférence ?
Plusieurs techniques m'ont intéressé. Lorsque j'enseignais, j'étais limité par le temps et il a bien fallu faire des choix. J'aurais aimé travailler davantage la sculpture, mais mon petit appartement s'y prêtait difficilement, sans parler du grand nettoyage après les moulages en plâtre. La gravure m'a aussi intéressé, par le jeu des ombres et des lumières propre à cette technique, mais aussi parce que le tirage de chaque sujet en plusieurs exemplaires permet une certaine diffusion du travail, tandis que je trouve frustrant d'avoir travaillé sur un tableau qui reste accroché au mur d'une seule maison.
J'aime beaucoup les techniques sur papier, la gouache, l'encre ou le crayon. La gouache n'est pas si facile que l'on pourrait croire, car la couleur que l'on pose n'est pas celle qui apparaîtra une fois sèche et il faut éviter d'alourdir et d'empâter. Je travaille aussi Thuile en utilisant un medium à l'œuf, qui permet souplesse et transparence.
Vous qu'on a pu nommer le « maître de l'irréel », donnez-vous dans votre création quelque place à l'observation du réel ?
J'ai toujours pensé qu'il est nécessaire, lorsque nous travaillons d'après ce que dicte l'imagination, de beaucoup observer la réalité. Lorsque Robert Bouquillon, Norbert Tréca ou Déric étaient chargés du cours de modèle vivant, j'allais m'asseoir avec les étudiants pour entretenir la connaissance du corps humain car, ensuite, lorsque je travaille sans modèle, le corps du personnage doit être juste. Et quand le temps le permet, il m'arrive d'aller dessiner à l'extérieur. L'observation de la perspective, de la lumière, de l'enracinement d'un arbre me semble indispensable.
Parmi le « réel », le décor douaisien a-t-il une place dans votre peinture ?
Comme je l'ai déjà dit, mon travail est surtout imaginaire, et il est influencé par l'environnement. Lorsque je suis dans le sud, il peut se hérisser de cyprès, mais généralement, c'est l'ambiance du nord qui imprègne mes tableaux. Douai n'y est pas présente d'une façon volontaire, mais un air de Scarpe, un beffroi s'invitent parfois, même assez souvent dans mes paysages. Il m'arrive aussi de peindre des petits tableaux d'après des dessins réalisés dans les rues de ma ville.
Quelles sont vos principales sources d'inspiration : l'observation de la nature et des sociétés, la lecture, le rêve, la méditation ?
Je pense que vous citez les principales sources d'inspiration : la nature, la société sous diverses formes, les lectures, la méditation. J'aime bien l'image du daemon qui inspire Socrate. N'avons-nous pas tous en nous, plus ou moins, ce daemon qui transforme en rêve ou en inspiration ce que nous avons vécu ou ressenti ? Il est triste que ce gentil daemon ait été transformé en méchant démon. Il est facétieux et me joue parfois des tours étranges, comme au cours de l'été 2001, où j'avais commencé un dessin à l'encre de Chine. Il y avait au premier plan une divinité ventrue dont le
sanctuaire était abandonné et envahi par la végétation. Dans le lointain, j'avais représenté une ville moderne hérissée de gratte-ciel (les seuls que j'ai peints, car j'ai fait un tableau à partir de ce dessin, mais après les attentats), et l'idée m'est venue d'y placer deux tours jumelles, comme à New-York, ai-je pensé. Ensuite j'y ai mis un avion (le seul que j'ai peint) comme ceux qui laissent une traînée lumineuse dans le ciel calme du soleil levant. Il ne m'arrive presque jamais de renverser mon flacon d'encre. Là, je l'ai renversé une fois à droite et une fois à gauche du dessin. J'ai dû éponger et couper à la lame de rasoir dans l'épaisseur du papier. Ensuite les irrégularités ont disparu dans la végétation.
Vous avez sans doute des thèmes favoris ?
Il y a certainement des sujets auxquels je suis plus sensible. Je suis né dans un village au fond du Berry. Plus tard, j'aimais passer mes vacances dans la maison normande de mes grands-parents, là je partais en barque sur la rivière, j'allais marcher au bord des falaises. Peut-être est-ce la raison de mon attirance pour la campagne. La végétation, le ciel ont une grande importance dans ce que je fais. Suis-je sensible à l'esprit des choses ? Aux esprits ? Est-ce que ce sont eux qui s'invitent dans mes tableaux ? Allez savoir.
Quand on considère votre œuvre on est frappé par l'importance du fantastique qui y règne. Pourquoi et comment cela ?
Je crois que le mot fantastique convient à mon travail. Ce n'est pas un choix délibéré de ma part, c'est comme cela que les choses viennent. D'où viennent-elles? Elles passent et je ne fais que les capter. Parfois la sensation d'harmonie avec le charme étrange d'un lieu suscite une image. La dernière fois que j'ai exposé à la Halle aux Draps, j'avais accroché une toile représentant une chapelle funéraire qui se trouve près d'Aire-sur-la-Lys, et dont l'aspect abandonné m'avait séduit. Le petit bâtiment est partiellement effondré, des arbres poussent à l'intérieur, les herbes et le lierre l'envahissent. Cela suffit pour éveiller l'imagination. Les vestiges de l'ambition humaine en voie de disparition évoquant un mystérieux passé m'attirent. Si jamais quelqu'un décidait de restaurer cette chapelle cet enchantement s'évanouirait, et si rien n'est fait, elle va disparaître. C'est de ce moment intermédiaire, où le bâtiment existe encore, mais plus pour très longtemps, que témoigne ce tableau. J'en avais aussi fait une petite gouache, dans laquelle voletaient des êtres hybrides, hommes-oiseaux, qui évoquaient les esprits des gens qui ont été ensevelis au-dessous de la chapelle.
Justement dans vos peintures l'être humain est discret, souvent transformé.
Pouvez-vous nous expliquer ?
Le personnage est assez souvent présent, généralement petit par rapport au monde dans lequel il évolue. C'est souvent un voyageur, un pèlerin ; parfois il marche dans une forêt évoquant le labyrinthe que nous trouvons dans certaines églises et qui symbolise notre errance sur le chemin de la vie, tantôt nous approchant du but, tantôt nous en éloignant. Comme dit Lao-Tseu : le plus grand voyageur est celui qui a fait une fois le tour de lui-même. Je pense que même s'il n'y a pas de personnage, le tableau est encore le reflet d'un monde intérieur.
D'une manière générale, pour vous, peindre est-ce créer ?
A mon avis, personne ne crée rien ; je pense que nous saisissons ce qui passe comme un poste de radio capte les ondes ; mais ça me paraît présomptueux de nous croire les auteurs de nos idées.
J'ai souvent entendu des peintres, des écrivains ou des êtres qui se disent philosophes prononcer ce début de phrase: « J'ai voulu faire comprendre aux gens...» Non seulement je trouve une certaine suffisance à se placer au-dessus des « gens » mais je crois surtout qu'ils devraient dire : « Le besoin de faire comprendre aux gens s'est imposé à moi. » Toutes ces idées qui nous passent par la tête viennent on ne d'où et si nous ne les capturons pas à temps, elles y repartent. Peut-être le daemon intervient-il dans nos choix.
Peut-on vous demander si vous percevez dans votre art une évolution ?
Naturellement, nous évoluons et tout ce que nous faisons, dans n'importe quel domaine, est marqué par le changement. J'ai même été étonné, en revoyant ce que j'ai pu peindre dans les moments difficiles qu'il m'est arrivé de rencontrer, de voir comme mes couleurs étaient devenues sombres, et comme la lumière est revenue quand ma vie s'est de nouveau éclairée. Nous sommes nourris de tout ce que nos sens perçoivent, que ce soient des gens sympathiques ou d'autres qui le sont moins, le temps, les cuvres contemplées. Parfois, il m'est arrivé qu'un tableau que je vois dans un musée en suscite un autre dans mon esprit. Ce futur tableau n'est pas un vol, mais une évolution de l'original, une sorte de variation.
On dit quelquefois que l'art doit inquiéter. Pensez-vous nous inquiéter ou nous taire plaisir avec vos œuvres?
Ce n'est pas forcément contradictoire, les enfants aiment parfois avoir peur, mais je ne dirai jamais que l'artiste doit faire ceci ou cela. S'il a un devoir, c'est d'être sincère, et d'abord avec lui-même. Maintenant, pourquoi peignons-nous ? Pourquoi écrivons-nous ? Ce besoin de faire partager notre cheminement intérieur est assez mystérieux.
Est-ce juste pour satisfaire l'ego ? Est-ce que cela rend heureux ?
Et vous, peindre vous rend-il heureux ?
Ce que je sais, c'est que ne pas pouvoir peindre me rend malheureux. Certains artistes aiment dire qu'ils travaillent dans la souffrance. S'ils n'y trouvent que cela, c'est du masochisme. Certainement, lorsque nous étudions la perspective, les rapports de valeurs proches et lointaines, l'anatomie, cela demande un effort. Mais il y a une grande satisfaction à vouloir bien faire son travail, à repousser nos limites en apprenant toujours. La critique même négative est aussi enrichissante, à condition d'être fondée.
Et la récompense, c'est lorsque le courant passe avec le public.
Grand merci, Patrice Haudegond, pour cet entretien et la richesse comme l'originalité de vos réponses, qui, nous l'espérons, inciteront nos lecteurs à regarder et apprécier vos œuvres.